Les Juifs de France et Israël : un attachement certain

Le rapport commandité par le FSJU et rendu public en novembre 2002 sur ''Les Juifs de France'' a bénéficié dans la presse hexagonale d’un large écho. Pendant près d’un an et demi, le Docteur Erik Cohen et son équipe ont mené cette vaste enquête afin de donner un aperçu le plus large et le plus précis possible de la communauté juive de France. Il ne s’agit pas ici de reprendre les conclusions de cette étude mais plutôt de se focaliser sur un point qui nous est cher : les relations qu’entretiennent les Juifs de France avec Israël.

D’après l’historien Henry Bulawko, en France, les Juifs ont acquis de longue date, une citoyenneté à part entière et ils n’entendent pas la remettre en question.
En fait, l’histoire du sionisme moderne prend sa source en France avec l’Affaire Dreyfus et Théodore Hertzl.
Paradoxalement, à l’époque, Théodore Hertzl ne rencontra pas d’adhésion enthousiaste parmi les Juifs français. Quand on n’y fut pas franchement hostile, on voulut bien accepter le projet herzlien comme une réponse à la situation critique des Juifs d’Europe orientale. Au début, en France, Hertzl se heurta à plus de réserves, voire d’oppositions que de soutiens.
Au lendemain de la création de l’Etat d’Israel, l’Israélophilie ou Israélo-centrisme était davantage fondé sur un attachement viscéral, renforcé souvent par les liens familiaux, que sur un engagement idéologique.
Depuis longtemps et jusqu’à nos jours, le Ministère des Affaires Etrangères français reste attaché à une ``politique arabe``. Ceci explique peut-être un certain malaise dans la communauté juive qui, d’un côté se sent parfaitement intégré au pays et de l’autre, se sent ``trahie`` politiquement.
Aujourd’hui, malgré le climat hostile vécu par la communauté juive de France au cours des deux dernières années, l’attachement à Israël reste une des clés de voûte de l’identité juive française. Souvent accusés à tort de double allégeance, les Juifs restent cependant simultanément loyaux à leur patrie d’accueil ainsi qu’à Israël. La récente résurgence de l’antisémitisme dans certaines couches de la population française dues aux répercussions du conflit israélo-palestinien explique qu’en tête des inquiétudes des Juifs vient celle liée à leur identité et par corollaire celle relevant de l’avenir d’Israël. Il y a donc consensus identitaire sur le rapport des Juifs à Israël (socle identitaire considéré comme une variable inséparable de la sensibilité et de l’identité juive). Diversifiée, la communauté juive a par conséquent pour principal ciment son attitude à l'égard d'Israël.
Même si majoritairement les Juifs de France se disent heureux dans l’hexagone, ils sont cependant près de 39% à rêver de renaître Juif en Israël si cela leur était possible.

Les structures formelles de l’éducation juive en France semblent proches d’Israël. Elles apparaissent même comme une préparation à l’Alya. En effet, 28% des chefs de ménages juifs qui ont des enfants dans une structure éducative juive (maternelle, primaire ou secondaire) envisagent de faire très prochainement leur Alya. Mais ils ne sont plus que 6% dans ce cas pour l’ensemble des ménages.
La position des ménages juifs de France vis-à-vis de l’Etat d’Israël est corrélé à la pratique du don. En effet, plus ils se sentent proches d’Israël, plus ils contribuent aux organisations et institutions juives. De ce point de vue, la collecte de l’AUJF est perçue par les ménages comme liée à Israël. Pour 21% des Juifs, l’AUJF récolte essentiellement de l’argent au profit de l’Etat d’Israël : 10% pour le Keren Kayemet Le Israël (KKL), 4% pour les Yéshivot orthodoxes en Israël et le Magen David Adom.

Les liens avec Israël
On s’est souvent interrogé sur l’attachement millénaire d’un peuple à une terre dont il a été arraché car la rupture ne fut jamais totale. Pour nombre de Juifs exilés, aucun pays n’a pu apparaître autrement que comme une halte temporaire.
Les Juifs de France affirment l'existence d'un lien historique, spirituel et vital, vieux de 4 000 ans, entre l'âme juive et la terre d’Israël. Ils ressentent toute menace envers cet État comme une atteinte à la communauté juive. Ils expriment envers ce pays un fort sentiment de proximité et une solidarité vivace. Pour des raisons morales, ils réclament une politique d'équilibre et d'amitié envers Israël.
Ce lien est très concret puisque de nombreux ménages y ont de la famille. 6% des chefs de ménages juifs y ont leurs propres enfants. Si l’on tient compte des ceux qui ont en Israël des parents proches (47%) ou éloignés (23%), c’est pratiquement trois ménages sur quatre (78%) qui ont un lien familial avec Israël à des degrés divers.
On peut dire que les Juifs de France fréquentent assidûment Israël.
Les trois quarts des chefs de ménages juifs y sont allés au moins une fois en visite. Près de 30% ont même fait le voyage six fois et plus. Ces séjours ont avant tout un caractère touristique (59%) ou familial (38%). Ceux qui ne se sont jamais rendus en Israël ne se sont pas abstenus pour des raisons idéologiques ou sécuritaires (7%) mais tout simplement parce qu’ils n’en ont pas eu l’occasion (70%). Tourisme et famille sont donc les deux éléments qui caractérisent le plus la forte relation entre les Juifs de France et l’Etat d’Israël.
La question qui nous est la plus chère reste celle de l’Alya. Il y a une dizaine
d’années, les Juifs étaient certes viscéralement attachés à l’Etat d’Israël et lui manifestaient leur solidarité matérielle, financière, politique ou bénévole, mais ne se considéraient pas majoritairement comme des immigrants en puissance. Tout juste, pouvait-on dire, que beaucoup voyaient en Israël une ``assurance au cas où…`` l’antisémitisme se développerait, où les assises pourraient être remises en question. La nouveauté est que l’adhésion consiste actuellement à reconnaître ``la centralité d’Israël``.
A ce propos, les positions des Juifs de France se sont légèrement radicalisées ces 15 dernières années. En 1988, 52 % des Juifs rejetaient tout projet d'immigration, ils ne sont plus que 40 % aujourd'hui. Par rapport à 1988, le nombre de Juifs qui ne veulent pas émigrer en Israël, a augmenté, passant de 40 % à 58 %. Mais, simultanément, le noyau dur parmi les chefs de ménages qui affirment vouloir faire leur alya "très prochainement" a doublé, passant de 3 % en 1988 à 6 % en 2002.
Cette évolution est essentiellement imputable aux jeunes nés en France, bien intégrés dans la communauté et fréquentant les écoles juives.
Pour un tiers d'entre eux, ils ont déjà visité plus de six fois Israël. Ils sont presque autant à envisager d'y faire un jour leur alya. Ce pourcentage monte même à 12% si l’on ne tient compte que des ménages avec des enfants d’âge scolaire. Ce chiffre monte à 28% pour les ménages qui ont des enfants scolarisés en réseau éducatif juif.
Ainsi, l’idée de l’immigration en Israël est amplement acceptée par une large majorité des Juifs de France. 80% des chefs de ménages avouent que cela leur ferait plaisir. Il faut y ajouter les 13% qui ne s’opposeraient pas à ce projet. Ceci porte à 93% le nombre de ménages juifs qui ne contrarieraient pas l’Alya d’un de leurs enfants.
Depuis 1948, environ 60.000 Juifs de France ont émigré en Israël, 26.000 sont revenus.

La position des Juifs français sur le conflit du Proche-Orient est plutôt contrastée : près de la moitié des chefs de ménages juifs (48 %) est favorable au principe d’un échange des territoires contre une paix crédible avec les Palestiniens. 39% s’opposent à  cette idée. 14% estiment que ce n’est pas à eux de se prononcer. Il faut préciser que plus les personnes interrogées sont proches du noyau communautaire, plus elles se déclarent hostiles au principe de l’échange des territoires contre la paix. 56% de ceux qui ne fréquentent jamais la communauté disent oui à ce principe et 56% des personnes qui fréquentent très souvent la communauté s’y opposent. Le niveau scolaire a également un impact sur les positions vis-à-vis du conflit au Proche Orient : 60% des Juifs de France qui ont fait des études supérieures sont pour l’échange des territoires contre la paix, alors que seulement 35% de ceux qui n’ont pas le bac partagent la même position.

Ainsi, depuis plus d’un siècle, l’histoire du sionisme, de la France et d’Israël sont étroitement liés. Si politiquement, les deux pays comptent plus de divergences profondes que d’entente, il n’en va pas de même pour la communauté juive de France vis-à-vis d’Israël. La récente étude sur ``Les Juifs de France 2002`` du Docteur Erik Cohen le démontre : ils demeurent profondément attachés au pays de leurs ancêtres. Pour preuve, le chiffre de l’alya en provenance de l’exagone est en augmentation. En 2002, plus de 2300 Français ont immigré en Israël malgré les difficultés que connaît le pays. Espérons qu’ils seront bientôt suivis par de nombreux candidats. Car plus la communauté française sera dense en Israël, plus elle sera reconnue des autorités politiques et prise en compte dans ses décisions. Avis aux futurs amateurs. Et comme le dit la tradition :``l’an prochain à Jérusalem``.


N.G.
 

Docteur Erik Cohen, en tant que sociologue, comment vous définissez-vous ?
Dr E. Cohen
: Personnellement, je me considère comme un Juif français d’origine marocaine vivant en Israël et professionnellement comme un chercheur franco-israélien.

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser plus spécifiquement à l’étude des problèmes de la communauté juive de France et à l’éducation juive en général ?
Dr E. Cohen
: Depuis ma jeunesse, j’ai toujours été un militant actif dans différents mouvements juifs en France. En 973, j’ai décidé d’immigrer en Israël où je vis depuis. Devenu professeur de philosophie et de psychopédagogie appliquée, j’ai été envoyé en 1979 en shlihout en France par l’Agence Juive pour une période de deux ans. C’est là, en 1981, que j’ai soutenu mon doctorat d’histoire et de sociologie auprès d’Annie Kriegel. C’est ainsi que j’ai été amené à m’intéresser de plus près aux aspects de la vie juive en France.
Puis, en 1986, sous l’impulsion conjointe de l’Agence Juive, du Joint et du FSJU, j’ai été invité à diriger une grande étude de deux ans sur le judaïsme français. A la suite de quoi, en 1988, j’ai créé mon propre groupe de recherche.

Aujourd’hui, comment qualifieriez-vous vos rapports avec la France ?
Dr E. Cohen
: J’éprouve envers ce pays une reconnaissance infinie pour sa culture et sa contribution à ma formation. Je me
sens très français sur le plan culturel et philosophique, enrichi à présent par la culture hébraïque acquise en Israël où j’ai découvert le monde scientifique anglo-saxon.
J’ai donc synthétisé ces différentes cultures et méthodes de travail qui transparaissent dans mes recherches.


Noémie Grynberg 2003

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Commentaires (2)

bernobini
  • 1. bernobini | 15/07/2012

une anecdote douloureuse pour moi sur un juif francais....je me trouvais a la beit knesset de Qfar saba ma pauvre mere et moi avions rdv pour l'askara de mon frere ne trouvant personnes devant la synagogue nous avions rdv a 18h et pris de panique car la synagogue etais fermer nous avions tous le manger dans la voiture pris de panique je demande a un couple d'un certain age dont la dame parlais francais si la synagogue etais bien fermer son mari se tourne vers moi et me dis en francais *Monsieur si vous ne parler pas l'hebreux je ne vous aiderais pas* je n'en croyais pas mes oreilles et par respect pour ce jour pour ma mere et la femme de ce monsieur j'ai preferais quitter les jardin de la synagogue et grace a dieux nous avons pus ce meme soir celebrer l'askara de mon frere dans une ecole de religieux a mebrak

Caunègre  Guy
  • 2. Caunègre Guy | 27/09/2012

Bonjour. Je recherche des informations biographiques sur Edmond Cahen, auteur de romans durant les années trente. Son théme de prédilection: l'identité juive associée à l'identité française. Ses textes témoignent d'une excellente connaissance du département des Landes.
Si vous avez des indications je serais heureux d'en prendre connaissance.
Merci
Guy Caunègre

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Date de dernière mise à jour : 20/10/2015

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