Pas d’avenir pour les Juifs de Turquie

Eli Shaked, ancien Chargé d’Affaire et Consul Général d’Israel à Ankara et Istanbul de 1980 à 1985 puis de 1997 à 2000, analyse la situation actuelle des Juifs de Turquie.

Comment jugez-vous actuellement le pouvoir à Ankara ?
Eli Shaked : Depuis 11 ans qu’Erdogan, proche des Frères Musulmans (des islamistes sunnites radicaux), est Premier ministre, sa politique se montre manifestement anti-israélienne et antisémite. L’échec total de sa stratégie visant à faire de la Turquie une puissance régionale et à implanter son hégémonie au Moyen-Orient fait qu’aujourd’hui le pays compte plus d’ennemis que par le passé. Cette déception a provoqué chez l’homme émotif qu’est Erdogan, des réactions irrationnelles, et ce, également envers Israel.

Comment se positionne globalement la communauté juive de Turquie par rapport au gouvernement ?
Eli Shaked : Elle garde ses distances d’avec la politique. La communauté souffre de la situation qui prévaut entre Israël et la Turquie. L’émigration vers l’Occident ou Israël s’accroit, non seulement du fait des tensions entre les deux pays mais aussi pour des raisons économiques. En effet, Erdogan a emprunté d’énormes sommes d’argent à un taux très bas. Maintenant, il doit les rembourser. Ce qui plonge le pays dans un déficit atteignant les 100 milliards de dollars. Ce sont les Juifs, principalement commerçants dans les grandes villes, qui ressentent le plus la crise.

Les projets de changements dans la Constitution (notamment sur la laïcité) se révèlent-ils inquiétants ?
Eli Shaked : Ils ne constituent pas une question centrale. Cependant, on assiste à une islamisation de la Turquie. La minorité des laïcs, noyée dans la grande masse des musulmans conservateurs, a perdu la bataille. La laïcité n’est plus ce qu’elle était. Elle semble de plus en plus contestée, comme l’une des conséquences de la politique d’Erdogan.

Comment les Juifs turcs réagissent-ils à l’ambiance hostile à leur encontre ?
Eli Shaked : Ils font profil bas, ne réagissent pas aux provocations et tentent de continuer comme si de rien n’était. De toute façon, ils ne sont pas en mesure de la contrer.

Comment vivent-ils la double identité juive et turque ?
Eli Shaked : Pendant 500, les Juifs de Turquie ont bien vécu, depuis l’Empire Ottoman jusqu’à la République laïque d’Atatürk. Le pays a accueilli les exilés de 1492 puis les réfugiés de la Seconde guerre mondiale. Il a été le premier pays musulman à reconnaître Israel. Voici pour les aspects positifs. Aujourd’hui, c’est différent. La situation n’est pas bonne. Les Juifs n’osent pas lever la tête. Beaucoup aimeraient fuir mais sont retenus par leurs nombreux biens, difficiles à vendre ou à laisser. Il n’est pas aisé de se lever et de partir.

Les Juifs sont-ils libres de pratiquer ?
Eli Shaked : A la maison ou à la synagogue, sans problème. Mais pas dans la rue. Cela ne date pas d’aujourd’hui mais remonte à l’avènement de la République laïque de Turquie.

De quelle manière le sentiment de sécurité a-t-il évolué ?
Eli Shaked : D’un côté, les Juifs s’estiment en sécurité, sachant qu’on ne les touchera pas. D’un autre côté, psychologique celui-là, ils éprouvent de l’inconfort en tant que minorité et vis-à-vis de la situation avec Israel. Ce qui affecte leur confiance personnelle. Alors les jeunes émigrent.

Quel lien entretient la communauté avec Israel ?
Eli Shaked : Les rapports étroits entre la communauté de Turquie et Israel ne posent pas de problème. Beaucoup de Juifs de là-bas ont de la famille en Israel et s’y rendent fréquemment. D’ailleurs les liaisons Ankara-Tel-Aviv sont en constante augmentation. Actuellement, il y a environ 50 vols par semaine entre les deux pays. De plus, les relations bilatérales restent importantes pour la Turquie. Les échanges commerciaux entre les deux Etats demeurent florissants et ne font que croitre. Avant l’arrivée d’Erdogan, ils se montaient à moins d’un milliard de dollars par an. A présent, ils dépassent les 4 milliards. Car quoi qu’il en soit, le commerce et l’économie restent importants pour les deux partenaires.  En outre, Israel et la Turquie partagent des intérêts communs, notamment militaires, concernant des questions telles que l’Iran, la Syrie ou l’OTAN. Aussi, les discours antisémites d’Erdogan ne sont destinés qu’aux oreilles du monde musulman.

Quelles sont vos prospectives quant à l’avenir des Juifs de Turquie ?
Eli Shaked : Ils n’ont pas de futur là-bas. Dans le passé, la communauté a été grande et prestigieuse. Plus aujourd’hui. Peu à peu, elle s’éteint, comme cela a été le cas pour celle d’Egypte.
 

Propos recueillis par Noémie Grynberg 2013

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Date de dernière mise à jour : 16/12/2013

×