Langage et Shoah

La propagande de la haine : des mots aux meurtres
D’après Jean-Luc Evard, traducteur germaniste, la Shoah fut un acte de langage qui conclut une opération langagière inaugurée en 1876 avec la formation du parti conservateur allemand. Comment ? En induisant des idées pernicieuses par le biais du discours. Selon le théoricien du langage Henri Meschonnic, c’est par la parole que se transmettent les instincts primaires. Le verbe peut servir à véhiculer la haine, les stéréotypes. C’est pourquoi, d’après Meschonnic, tout ce qui touche au langage touche à l’éthique d’une société donc à sa politique. Il devient ainsi aisé, par l’analyse des propos de propagande, de comprendre les objectifs définis d’une idéologie. Les mots et expressions employés ne sont pas innocents, les images et métaphores choisies sont au contraire très parlantes.
De ce fait, la propagande se révèle une stratégie de communication d'un parti, d'un pouvoir politique ou militaire se basant sur les techniques de la psychologie. Elle privilégie la manipulation des émotions au détriment de la raison et du jugement. Cet endoctrinement sert à diffuser, propager, faire admettre une idée, une théorie politique. Son but est d'influencer l'opinion publique, de modifier sa perception afin de la convertir à une idée ou de la mobiliser par des campagnes d'informations à grande échelle, toujours partiales et déformées, parfois insidieuses. Cette désinformation sert sciemment une cause politique ou des intérêts particuliers. Hitler s’en est très habilement servi pour promouvoir ses visions politiques et antisémites, pour rallier le peuple allemand à sa cause et pour mobiliser les masses nationales assoiffées de revanche. De là, il ne restait qu’un pas à franchir. Qui le fut aisément.
En effet, d’après Herbert Hirsch, professeur de sciences politiques à l’Université de Richmond, il existe incontestablement un lien entre les mots et les actes, entre le langage et le comportement. La parole peut être utilisée pour pousser des individus à commettre des actes auxquels ils ne se livreraient pas en temps normal. Les mots peuvent pousser à tuer. Ainsi, le langage du génocide sert à créer des mythes simplifiant la complexité du monde. Le discours de l’extermination vise à séduire les pulsions les plus sombres de l’humanité.
Selon Hirsch, la propagande se divise en 4 fonctions : déshumaniser une population donnée et légitimer la persécution ; favoriser le passage à l’acte ; induire l’obéissance à l’aide de mots à connotation positive (devoir, honneur) et d’endoctrinement ; enfin apporter une justification par une dénaturation des mots.
Un autre outil linguistique de la propagande génocidaire est l’utilisation de la forme passive qui remplace l’individu-sujet par des forces anonymes. Ainsi les personnes ne sont plus acteurs. Ce procédé permet une déculpabilisation du sujet collaborant à l’entreprise du mal.

Le langage du IIIe Reich
Dans les années 1930-1940 en Allemagne, Viktor Klemperer (1881-1960), professeur de philologie à l’Université de Dresde, consigne dans son journal intitulé LTI (Lingua Tertii Imperii, langue du Troisième Reich), toutes les déformations introduites dans sa langue par le régime nazi. Lui-même persécuté en tant que Juif par le IIIe Reich et destitué de son poste dès 1935, échappe de très peu à la déportation.
Ce journal, caché à la Gestapo et publié en Allemagne qu’en 1995, constitue une étude serrée de la grammaire, de la syntaxe et du vocabulaire utilisés pour envenimer, pervertir et déformer la langue allemande sous le régime hitlérien et dont certains effets, selon Klemperer, perdurent encore. Ainsi ses réflexions portent sur les relations entre caractère et langage. "Tout comme il est courant de parler de la physionomie d’une époque, d’un pays, de même on désigne l’esprit du temps par sa langue. Le Troisième Reich parle avec une effroyable homogénéité à travers toutes ses manifestations et à travers l’héritage qu’il nous laisse, à travers l’ostentation démesurée de ses édifices pompeux, à travers ses ruines, et à travers le type de ses soldats, des SA et des SS, qu’il fixait comme des figures idéales sur des affiches toujours différentes mais toujours semblables, à travers ses autoroutes et ses fosses communes."
Klemperer explique la façon dont la propagande nazie modifie la langue allemande pour soutenir l’idéologie nationale-socialiste. Il recense tout ce qui a trait au détournement du langage transmis par les journaux, la radio et finalement repris par les gens eux-mêmes. "J’observais de plus en plus minutieusement la façon de parler des ouvriers à l’usine, celle des brutes de la Gestapo et comment l’on s’exprimait chez nous (…). Il n’y avait pas de différences notables. (...) Tous, partisans et adversaires, profiteurs et victimes, étaient incontestablement guidés par les mêmes modèles.’’
Selon le philologue, l’esprit fasciste de la langue du Troisième Reich semble si profondément incrusté qu’il paraît devenir une possession permanente de la langue allemande. Pour tenter d’expliquer cette imprégnation, l’auteur s’interroge : "Quel fut le moyen de propagande le plus puissant de l’hitlérisme ?" Ce n’est pas grâce au contenu des informations diffusées à longueurs de journée, ni aux discours longs et enflammés du Führer que l’idéologie nazie s’est insinuée dans tous les esprits. Elle s’est infiltrée dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui se sont imposées à des millions d’exemplaires et qui ont été adoptées de façon mécanique et inconsciente. "Le Troisième Reich n’a forgé, de son propre cru, qu’un très petit nombre de mots de sa langue’’.
La langue nazie a changé la valeur des mots et leur fréquences, réquisitionné et transformé en bien général pour le Parti ce qui jadis, appartenait à un seul individu ou groupuscule et ce faisant, imprégné les mots et les formes syntaxiques de son poison. Elle a assujetti la langue à son terrible système, la transformant en moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. Ainsi, des mots à consonance plutôt négative sont devenus positifs. Jusqu’à la ponctuation qui révèle une manière de penser. Klemperer souligne aussi la pauvreté du langage utilisé.
La langue du Troisième Reich a manipulé les âmes par les mots dont elle a altéré la signification, mais aussi par des tournures et une syntaxe que le régime, maître de toute parole, a imposées à longueur de discours et de colonnes de journaux. Personne n’y a échappé.
Par l’analyse de l'influence de l’idéologie sur la langue de l'époque, Victor Klemperer a remarqué que ce phénomène n’est pas proprement allemand. Il a également vu des similitudes entre l'influence de l'impérialisme français et le français actuel.

Le langage de la destruction ou l’emploi cynique de l’euphémisme
Les euphémismes sont largement employés dans le langage nazi. Ils masquent les aspects répugnants de l’entreprise de destruction ainsi rebaptisés. Pour ne pas nommer expressément les choses tout en les disant, la propagande se sert d’expressions détournées, parfois extrêmement cyniques. Les exemples utilisés dans le vocabulaire nazi sont frappants. Pour commencer, le terme de ‘’national-socialisme’’, doctrine politique de droite prônant un nationalisme exacerbé et une économie capitaliste soutenue par l’Etat se révèle un régime totalitaire sanguinaire. Cette politique va diaboliser des groupes de population. Ainsi, les Juifs sont appelés poux, vermine. Les non aryens sont traités de ‘’sous-hommes’’. Le régime met en place toute une série de mesures vexatoires et des lois ‘’d’aryanisation’’ qui sont en fait des ordres d’expropriation et de spoliation totales. Les pratiques dictatoriales sont habillées par des termes modérés : les nazis parlent ‘’d’évacuation’’ quand il s’agit de déportation, de ‘’détention préventive’’ lors d’internement en camps de concentration. L’eugénisme pratiqué par le régime d’Hitler est médicalement dénommé ‘’euthanasie’’.
Pire, l’extermination totale programmée des Juifs d’Europe est appelée ‘’Solution finale’’. Elle comprend la ‘’désinfection’’ (= gazage) et les ‘’camps de travail’’ qui cachent en fait les camps de la mort ou encore ‘’l’évacuation à l’Est’’ pour l’extermination immédiate. Dans certains camps, les bourreaux tentent des ‘’expériences scientifiques’’ qui ne sont autres que des actes de torture barbares.
Dans l’univers concentrationnaire, les mots ordinaires ne recouvrent plus la même réalité. Un ‘’convoi’’ cache un train de déportés, la ‘’soupe’’ désigne un infâme bouillon qui provoque de terribles coliques, les ‘’blocs’’ sont des baraquements surchargés, etc.
Ainsi, par la manipulation savante du langage, le régime totalitaire nazi recrée un réel à son image.

Le langage du souvenir et de la mémoire : les mots de l’indicible
La Shoah recouvre une expérience unique, un traumatisme profond dont la portée humaine est universelle.
Mais comment raconter l’indicible de la Shoah, l’expérience des camps ? Pour le grand historien Marc Bloch, « Se souvenir ce n’est pas assister en spectateur passif à l’apparition d’images … c’est proprement reconstruire le passé ». Parler, c’est revivre (au deux sens du terme).
Cependant, selon le sociologue Gérard Namer, les rescapés ont été confrontés à la difficulté d’exprimer leur vécu traumatique faute de langage adéquat. Le philosophe Georges Steiner, lui, parle de déstructuration du langage ou de « retraite de la parole » dû à la décomposition de la raison et à la perte des liens de causalité. Pour les survivants, la parole doit témoigner du vide, du non dicible, de l’inhumain. Afin de trouver comment relater la Shoah, un nouveau modèle narratif s’est développé : soit le discours de la mémoire est décomposé pour exprimer l’absence totale du moi intérieur, soit la tendance contraire se tourne vers la narration d’histoires telles des fictions. Dans les deux cas, le devoir de témoigner des survivants remplace les discours historiques.
Enfin, selon Michael Rinn, docteur en linguistique, le paradoxe du récit du génocide consiste à dire un impossible persuasif par le vraisemblable. D’après lui, la stratégie narrative est tiraillée entre le devoir de mémoire et l'exigence de sens.

Poésie et Shoah : victimes et rescapés face aux mots
Dans son livre « Dans la langue de personne », Rachel Ertel, docteur ès lettres et professeur à l'université de Paris-VII, considère que « la poésie devient peut-être l’unique mode sur lequel puisse se dire l’inconnaissable ». Selon elle « face à l’anéantissement, le verbe poétique est investi de la mission de dire ce qu’aucune autre parole n’est à même d’exprimer. Car seule la poésie a pour vocation de dire l’indicible. Elle se situe donc au cœur de l’acte testimonial ». Ainsi, la poésie devient cri, acte contre l’oubli.
Pour Gisèle Vanhese, Professeur de littérature française à l’Université de Calabre, Paul Celan, célèbre poète roumain d’expression française rescapé des camps, propose une représentation personnelle de la Shoah, une réflexion sur le témoignage en révélant l’enjeu même de celui-ci dans sa poésie. Selon Gisèle Vanhese, Paul Celan veut sauver de l’oubli non seulement l’événement historique de la Shoah mais aussi ceux qui en ont été les victimes, se pliant ainsi au précepte biblique de Zakhor (souviens-toi). Chez ce poète, l’écriture,  sans images ou avec très peu d’images, devient sépulture pour ceux qui n’ont pas eu de tombe. La poésie va donner la parole à ceux qui ont été assassinés. Celan édifie pour les victimes de la Shoah un tombeau de mots ; le poème se métamorphose en un lieu où les absents deviennent présents.
Quant au Docteur Monique Jutrin, professeur de littérature française à l'Université de Tel-Aviv, sa connaissance des textes poétiques écrits pendant ou après la Shoah lui permet d’expliquer plus précisément le lien qui peut exister entre cette forme stylistique singulière et la tragédie de l’extermination des Juifs.

Shoah et poésie sont-elles compatibles ?
Dr. Monique Jutrin : Bien sûr. La Shoah évoque le tragique et le langage de la poésie témoigne du tragique donc de la Shoah. Dans les camps, on récitait des poèmes pour donner du courage. La poésie est une force, comme une prière. Elle est présente dans les situations extrêmes. Le poète et philosophe Benjamin Fondane  déporté à Birkenau en 1944, y citait Baudelaire.

Quelles est la spécificité de la poésie pour décrire la Shoah ?
Dr. M. J. : C’est la poésie du tragique qui décrit non pas le sort individuel mais celui d’une collectivité. Elle utilise le JE au nom du NOUS. Le style est sans emphase. La spécificité de la poésie de la Shoah représente une voix qui parle, exprime au nom des autres.

Quel rôle tient la poésie par rapport au récit ou au témoignage pour raconter la Shoah ?
Dr. M. J. : La poésie est proche du cri. C’est une chose intérieure, individuelle, une émotion pure contrairement au récit qui utilise un langage rationnel et se base sur une organisation du narratif. La poésie n’utilise pas d’arguments mais des images, des métaphores. C’est pourquoi elle touche davantage car elle se place au niveau de l’émotion, du ressenti au plus profond de l’être.

Qu’apporte le vocabulaire poétique au récit de la Shoah ?
Dr. M. J. : Il n’existe pas de vocabulaire poétique de la Shoah. La poésie sert à transmettre une émotion, une douleur. Elle agit au plan de l’affectivité.

Du point de vue stylistique, comment peut-on définir la « poésie de la Shoah » ?
Dr. M. J. : Elle fait beaucoup référence au Tanach, à la matrice biblique. Elle est proche de la poésie yiddish, évoque une angoisse profonde. Elle se raccroche à de grands textes, à des formes déjà existantes pour tenter de dépeindre une situation indescriptible, un extrême qui dépasse l’homme et difficile à dire.

N’y a-t-il pas un antagonisme entre l’harmonie de la poésie et la tragédie de la destruction ?
Dr. M. J. : La poésie n’est pas toujours harmonieuse. Elle se révèle des fois discordante. Elle crie, elle hurle. Certains poètes comme Benjamin Fondane joue sur cette alternance entre harmonie et tragédie, sur le discordant. Fondane oscille entre lyrisme puis dureté. La poésie moderne utilise d’ailleurs cette discordance.

Qu’a apporté plus particulièrement Benjamin Fondane au langage de la Shoah ?
Dr. M. J. : Il a trouvé les mots pour témoigner de la Shoah de manière poignante car universelle. Il assume sa différence en tant que Juif tout en affirmant que tous les hommes sont égaux, tous ont un visage. Fondane décrit son expérience comme universelle, comme la souffrance de l’humanité entière, au-delà des races, des peuples. Il écrit une poésie concrète, humaine.


Noémie Grynberg 2010

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Date de dernière mise à jour : 20/08/2012