Albert Kahn ou la mémoire du monde

A priori, rien ne prédestinait Albert Kahn, Juif alsacien, à devenir une sorte d’ethnographe moderne au service de la connaissance et des sciences sociales. Pourtant, grâce à sa fortune, il a constitué de véritables archives visuelles témoignant d’un monde perdu.

Albert Kahn, de son vrai nom Abraham, est né à Marmoutier en Alsace le 3 mars 1860. En 1871, suite au traité de Francfort annexant l’Alsace à l’Allemagne, la famille part s’installer à Paris, dans le quartier juif du Marais.
A 18 ans, le jeune Albert commence à travailler dans une banque. Finalement il fait fortune dans les années 1890 en spéculant sur les actions des compagnies d'or et de diamant en Afrique du Sud et en plaçant ses avoir financiers en Extrême-Orient et au Japon.
En 1893, Albert Kahn déménage dans une propriété à Boulogne où il fait aménager plusieurs jardins différents : japonais, français, anglais, verger-roseraie, forêt bleue, forêt dorée, forêt vosgienne, marais, l'ensemble symbolisant un monde réconcilié.

Le financier est un membre actif de l'intelligentsia de l'époque. Il noue aussi des contacts étroits avec la famille impériale nipponne. Ami du philosophe français Henri Bergson et du sculpteur Auguste Rodin, il reçoit chez lui les grands noms de la politique, des arts et des lettres.
Bergson conseille Albert Kahn dans la fondation d'un réseau de mécénat et d'oeuvres universitaires, voué à explorer le monde pour le rendre meilleur. En 1898, il finance des bourses de voyage d'un an autour du monde à de jeunes agrégés afin de découvrir d’autres pays et de leur permettre d'enrichir leurs compétences d’enseignants par la connaissance directe du monde. Il étend sa générosité à de jeunes diplômés du Japon, d'Allemagne, d'Angleterre, de Russie.
En 1908-1909, Albert Kahn part lui-même pour le Japon et la Chine via les États-Unis, et fait prendre de nombreux clichés en relief et cinématographiques. Puis il visite l'Uruguay, l'Argentine, et le Brésil.
Visionnaire et précurseur, Albert Kahn décide de consacrer une partie de sa fortune à la constitution d'une mémoire photographique et filmographique mondiale. Il finance des campagnes de prises de vue dans pas moins de cinquante pays (Europe, Japon, Chine, Mongolie, Vietnam, Etats-Unis, Canada, Moyen-Orient). Il réalise aussi une véritable radiographie des départements français. Peu à peu, le nouveau mécène envoie des professionnels dans le monde entier avec pour mission de rapporter le maximum de traces ‘'des aspects, des pratiques et des modes de l'activité humaine dont la disparition fatale n'est plus qu'une question de temps’'. Elles représentent notamment des scènes banales à valeur ethnographique de la vie quotidienne, du cadre de vie et de l'habitat, de l'industrie, des guerres, des colonies, documents inestimables de l'histoire sociale. L'ensemble des documents rapportés constituera les « Archives de la Planète » regroupant 72.000 photographies couleur et 180.000 mètres de films muets.
Entre 1916 et1920, Albert Kahn s’implique dans les sciences sociales en créant le Comité national d'études sociales et politiques (CNESP), le Centre de documentation qui vise à former les jeunes chercheurs en sciences économiques et sociales, puis une imprimerie de revues sociales et politiques. Il fonde également le Laboratoire de biologie et de cinématographie scientifique, en liaison avec l'Université de Paris.
Mais la crise économique et politique des années 1930 ruine le banquier. En 1936 et 1939, ses jardins et ses collections d'images sont rachetées par le département de la Seine qui laisse au mécène ruiné la jouissance de sa maison. Les jardins sont ouverts au public en 1937.
En 1940, Albert Kahn décède dans sa propriété de Boulogne au lendemain de la défaite. En 1941, ses collections sont transférées au Musée de la Guerre à Vincennes, qui deviendra la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, située dans l'Université de Nanterre. D'autres parties de ce fonds ont été dispersées (BNF, Archives nationales, etc.), voire confisquées (d'abord par les nazis, puis par l'URSS).

Cette année célèbre le centenaire des « Archives de la Planète » au Musée Albert Kahn situé dans son ancienne propriété de Boulogne-Billancourt. Le public peut y découvrir ses collections de reportages photos et de films, des expositions temporaires ainsi que les jardins paysagers de traditions diverses. Grâce à ce mécène juif, le monde dispose d’une mémoire, témoin de l’humanité dans toute sa diversité culturelle et sociale.


Israel magazine / Noémie Grynberg 2009

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