L’armée en Israel : modèle républicain versus modèle professionnel

A l’heure des discussions sur le service pour tous, certains spécialistes pensent depuis quelques années, qu’Israël devrait adopter une armée professionnelle, c'est-à-dire un contingent de métier composé de volontaires rémunérés, afin de déléguer certaines tâches subalternes à des contractuels privés. Ceci, tant dans un but d'efficacité militaire que de liberté individuelle.

Dans un pays, lorsque le poids de l’armée, en tant que définissant la hiérarchie sociale, se fait déterminant, le service militaire se montre attractif. Et vice versa. C’est pourquoi, l’idée d’un changement de statut de l’armée, institution cardinale en Israel, si elle peut sembler intéressante, entraine cependant une remise en cause de tout le fondement du système de conscription actuel, principe républicain de la citoyenneté sur lequel s’accordent les droits qui s’y rattachent.

L'armée obligatoire, matrice de l'Etat juif
soldat.jpgDepuis la création du pays, Tsahal, "armée du peuple" constituée d’appelés et de réservistes, n'est pas seulement chargée de la protection du pays, mais a aussi une fonction fédératrice de creuset socioculturel. Bâtie sur des valeurs de responsabilité mutuelle, de solidarité, de sacrifice, Tsahal constitue donc le paradigme d’un peuple en uniforme pour lequel la conscription reste de règle. De ce fait, l’armée jouit d’une large légitimité politique trans-partis. Clé de la citoyenneté, le service militaire définit la hiérarchie des droits. Cette vision républicaine basée sur un principe de loyauté envers l’Etat, octroie en retour aux citoyens une compensation symbolique : le prestige social.
Cependant, les problèmes inhérents à ce modèle demeurent : la chute de motivation (la compensation symbolique ne suffit plus dans une économie de marché), la crise de légitimité lorsque l’équation républicaine semble violée (partage inégal du service obligatoire), la lourde dépense sécuritaire dans le budget de l’Etat (9 milliards de shekels par an).

Vers une armée de métier ?
A l’opposé, une armée professionnelle s’appuie sur des volontaires engagés, ce qui permet d’une part, une réduction du budget et des effectifs militaires ; d’autre part, de pallier la crise de motivation par une compensation matérielle. Ceci conduit donc l’armée à un calcul économique. En effet, pour remplacer les cols bleus, cette stratégie basée sur le savoir et non plus sur la force physique du contingent, s’appuie sur un renforcement de l’utilisation technologique. L’avantage de la spécialisation de l’armée permet d’améliorer la qualité du combat moderne, affaiblit sa politisation, augmente son autonomie en question d’armement, libère les professions civiles recherchées des occupations militaires et réduit la désorganisation qu’engendre le service militaire sur le marché civil du travail. De plus, la défense professionnelle se voit moins confrontée à l’objection de conscience.
En revanche, dans cette vision libérale, l’armée perd son rôle historique de « carte d’entrée » dans la société et l’annule en tant qu’épreuve de la citoyenneté. En outre, avec ce modèle reposant sur la sélection, l’armée de métier augmente l’inégalité socioéconomique dans le partage des tâches. Pourquoi ? Parce qu’à travers cette logique où la carrière militaire se fond pleinement dans le marché du travail, la sélection réduit la base sociale de l’enrôlement aux classes inférieures et aux religieux dont la valeur dans le domaine de l’emploi s’avère moindre mais la motivation de servir supérieure. On assisterait alors au danger de voir la disparition progressive de la classe moyenne parmi les soldats en cols bleus au profit d’une classe ethno-sociale pauvre qui vendrait à l’armée ses services au prix bas du marché. Ainsi, l’armée professionnelle, de par sa nature, renforcerait les groupes de l’échelon socioéconomique faible. De surcroit, au sein des unités, la rémunération, comparable au système du marché du travail, entrainerait une hiérarchie interne entre bons salaires dans les secteurs technologiques non combattants et bas salaires dans les unités combattantes non spécialisées.
Ce processus écarte donc davantage les classes aisées de l’armée en tant que bien social, considérée désormais en tant que sphère professionnelle. Effectivement, il existerait une difficulté à engager des soldats des couches favorisées ayant une forte valeur sur le marché du travail car la rémunération de l’armée ne leur semblerait pas attractive.
Du coup, l’armée de métier se trouverait enrôler soit ceux en détresse économique, soit ceux prônant une idéologie militariste, soit ceux intéressés par le commandement. De la sorte, elle prendrait une orientation plus nationaliste.

Conscription de rigueur versus engagement volontaire
Tout, dans ces deux visions, s’opposent : contrainte versus contrat, devoir national contre sentiment national, armée de tous face à armée de la périphérie sociale, char.jpgarmée de masse opposée à armée sélective, armée citoyenne défendant un sentiment de mission versus armée de métier défendant des valeurs économiques, récompense symbolique contre récompense matérielle.
En fait, depuis les années 90, Tsahal a partiellement adopté le modèle de l’enrôlement sélectif.
De facto aujourd'hui, 25 % des jeunes juifs en âge du service militaire se débrouillent pour s'y soustraire.
C’est pourquoi, le partage inégal du service national, entorse à l’équation républicaine, entraine une crise de légitimité au sein de la classe moyenne. Aussi, parmi les décisionnaires s’est renforcée la prise de conscience que le modèle traditionnel de l’enrôlement militaire risque de s’effondrer. Même si pour l’instant, la majorité des Israéliens désapprouve l’option renonçant à la conscription générale, le modèle d’une armée citoyenne basée sur l’appel obligatoire comme devoir national se voit pourtant discuté dans les académies. Selon cette vision, la mutation de l'armée vers le modèle professionnel devrait permettre à l’Etat hébreu de bénéficier de forces de défense plus efficaces, plus à même de satisfaire aux besoins sécuritaires du pays et d'apaiser les tensions sociétales notamment avec le milieu orthodoxe ou, dans une moindre mesure, les objecteurs de consciences.

En conclusion, l’armée du 21e siècle reflète les évolutions de la société israélienne. Alors que le pays tente de mettre en place une réforme égalisant le statut des citoyens face à leurs devoirs nationaux, les changements technologiques, géopolitiques et économiques du pays entrainent le passage d’une défense basée sur le service obligatoire à une défense professionnelle formée de volontaires. Dans cette mutation, c’est tout l’enjeu du modèle républicain normatif face au modèle néolibéral du marché économique qui se joue.


Noémie Grynberg / Israel Magazine 2013

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Date de dernière mise à jour : 22/09/2013

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