Programme Wisconsin : scandale ou innovation ?

wisconsin.jpgEn décembre 2004, l’ancien Ministre du Budget Benyamin Netanyahu proposait dans son plan de lutte contre le chômage la mise en place du programme "Wisconsin" (nommé Mé ha Lev en hébreu). Copié sur le modèle américain, il devrait conduire à réinsérer dans le monde du travail les chômeurs de longue durée qui, selon l’expression de l’ancien Ministre du Budget ‘’vivent aux crochets’’ de l‘Assurance Nationale.

 

Le programme ‘’Mé ha Lev’’ (venant du coeur en hébreu) vise à substituer des sociétés privées d’Intérim aux services gouvernementaux d’aide au retour à l’emploi. Suite à un appel d’offre, quatre sociétés étrangères différentes co-gérées par des sociétés israéliennes privées ont ainsi ouvert leur antenne dans les régions d’Ashkélon, Jérusalem, Nazareth et Hadera comme centres expérimentaux. La réussite du programme se jugera selon le nombre de réinsertions professionnelles. La phase test s’étalant sur deux ans devrait coûter 80 millions de shekels et concerne actuellement 17.000 personnes. Si cette phase est concluante, le programme sera étendu à l’échelon national.

 

Qu’en est-il vraiment aujourd’hui de ce programme ? Une enquête de terrain révèle une réalité toute autre que celle des discours officiels d’autosatisfaction et d’autocongratulation.

A priori, il semble que les concepteurs de ce projet aient pris comme postulat de départ que les chômeurs de longue durée que la Caisse Nationale déclare aptes au travail sont des ‘’parasites’’ ou des ‘’paresseux’’ qui ne cherchent pas efficacement du travail et qui préfèrent vivrent de l’argent public. Désormais, une présence ‘’active’’ du chômeur au programme déterminera le paiement de l’allocation de subsistance au lieu du versement automatique d’autrefois.

 

La population visée par ce plan est effectivement assez facilement définissable : personnes socio professionnellement au bas de l’échelle sociale, sans diplôme et sans force politique organisée. Bref, il s’agit de ce que l’on appelle ‘’l’Israël d’en bas’’ : personnes ne maîtrisant pas l’hébreu donc handicapées au niveau du travail (nouveaux immigrants, Arabes), les 45 ans et plus difficilement insérables surtout après de 50 ans, les malades ou handicapés légers que la Caisse Nationale déclare pouvoir occuper un emploi, les femmes seules avec enfants, etc. Les diplômés sont très minoritaires et ne restent en général que peu de temps dans le programme. Un certain nombre de participants ont une activité professionnelle partielle mais qui ne leur permet pas de subvenir à leurs besoins. La Caisse Nationale les assimile donc aux personnes en recherche d’emploi. Ceci devrait en fait poser le problème du salaire minimum et de la politique des bas salaires en Israël plutôt que celui du chômage. D’ailleurs les derniers rapports sur la pauvreté en Israël indiquent clairement qu’un quart des pauvres sont des personnes qui travaillent !

 

Comment fonctionne le programme "Wisconsin" ? Dans les villes pilotes, lorsqu’une personne dépose une demande d’allocation de subsistance ou d’aide complémentaire (dans le cas d’un travail à temps partiel qui n’assure pas un revenu minimum) à la Caisse Nationale, celle-ci la dirige automatiquement (sauf avis contraire de la commission de santé reconnaissant une inaptitude au travail) vers une des 4 sociétés privées responsables du programme "Wisconsin".

  

Prenons le cas de Jérusalem. Convoqués à une séance de présentation collective de la société (en fait une autopromotion), plusieurs groupes de chômeurs se suivent dans la journée, ce qui donne une impression d’usine bien rôdée. Ensuite, un ‘’conseiller professionnel’’ est désigné pour chaque personne, chargé du suivi et de la gestion de son dossier. Après un premier rendez-vous sommaire, le ‘’conseiller professionnel’’, dont certains sont d’anciens participants embauchés par la société, envoie le chômeur dans différents ateliers (existant en hébreu, russe et arabe) organisés par la société : portail de l’emploi, entretien, CV, présentation.

Ces activités quotidiennes obligatoires pour toucher l’allocation de la Caisse Nationale durent de 3 semaines à 2 mois. La présence des participants est contrôlée chaque jour et le rapport transmis en fin de mois à la Caisse Nationale. Les jours d’absence sans justificatif sont déduits de l’allocation mensuelle qui s’élève à environ 2000 shékels, suivant la situation familiale, l’âge, le nombre d’années de chômage, les autres allocations perçues, etc. Cette somme bien sûr est tout à fait insuffisante à une survie décente.

Ainsi, les participants sont comme mis sous tutelle. Le programme semble oublier qu’il s’adresse à des adultes dont beaucoup ont eu une activité professionnelle dans le passé.  Il s’agit rarement de personnes n’ayant jamais exercé. C’est pourquoi, les participants ont souvent le sentiment d’être infantilisés, humiliés par le discours, l’attitude et les activités des animateurs du programme "Wisconsin".

Mis à part les ateliers spécifiques réservés aux diplômés, chaque atelier se focalise sur un des aspects basiques de la recherche d’emploi : ‘’entretien’’, ‘’CV’’, ‘’présentation’’ orientés sur des conseils plus concrets. Cependant, leur contenu semble avoir été conçu pour des personnes en décalage total avec le monde du travail.

Par contre, les ateliers ‘’portail de l’emploi’’ s’appuient sur une psychologie primaire et une dynamique de groupe infantilisante, se focalisant sur la nécessité sociale du travail débouchant sur une valorisation et la satisfaction de soi. Les animateurs semblent parfois oublier qu’ils s’adressent à des aînés, ayant peut-être plus d’années d’expérience qu’eux.

 

Là où le programme révèle réellement ses lacunes et ses limites est la manque total de stages professionnels proposés aux chômeurs : pas d’initiation à l’informatique (essentiel de nos jours pour n’importe quel emploi de secrétariat), pas de remise à niveau d’hébreu pour les illettrés ou nouveaux immigrants, encore moins de cours de langue ou tout autre outil pratique permettant un réel retour à l’emploi.

 

La loi oblige chaque participant n’ayant pas trouvé d’emploi à la fin des ateliers, à effectuer une période maximale de 4 mois de travail d’intérêt général afin de continuer à toucher ses allocations. En cas de refus, les allocations sont supprimées. Ce ‘’volontariat’’ forcé à plein temps est en contradiction avec l’objectif du retour à l’emploi. En effet, comment trouver un travail quand la personne est occupée de 6 à 9 heures maximum par jour par une tâche subalterne en dehors de son cadre de compétence? (travail administratif rébarbatif, ménage, travaux physiques fatigants ou pire nettoyage des cages au zoo, taille des jardins publics, etc.) Car il ne faut pas s’y méprendre, le travail d’intérêt général obligatoire n’a rien d’un réel emploi dans les branches traditionnelles d’activité. Il s’agit de tâches souvent ingrates en manque d’effectif et pour cause. Ce travail n’est pas à proprement rémunéré puisque l’argent touché est celui de l’allocation de subsistance. Ainsi, le programme "Wisconsin", au lieu de mettre sur pied une remise à niveau professionnelle, oblige les chômeurs à travailler gratuitement dans des tâches souvent dégradantes. Le bénéfice net est pour les employeurs qui profitent ainsi d’une main d’œuvre à très bon marché qui n’a pas les moyens de refuser ces conditions de travail indignes.

On se demande donc si la privatisation des services de lutte contre le chômage ne s’est pas substituée à une solution politique et économique plus en profondeu du problème de l’emploi, des salaires et des conditions de travail.

 

 

Israel Magazine / Noémie Grynberg 2006

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Commentaires (1)

'Ofek 'Enayim
  • 1. 'Ofek 'Enayim | 17/10/2011

Je tenais à saluer L'EXCELLENCE de ce site et à féliciter Noemie Grynberg pour ce magnifique site très complet, très bien présenté et passionnant !!!

Je sais, en connaissance de cause, que viser l'exhaustivité est très difficile, aussi, je félicite Noemie Grynberg et je la remercie du fond du coeur pour ce superbe site de très haute qualité et pour l'ampleur de la tâche.

Mon amie et moi allons nous installer en Israël, nous avons fait des recherches sur le web et nous sommes tombés sur cette pierre précieuse qu'est noemiegrynberg.com . Il regorge d'informations, de ressources, il nous est extrêmement précieux et utile. Il est rare de tomber sur un site d'une telle qualité et je ne peux que lui souhaiter bonne et longue vie et souhaiter tout le meilleur pour Noemie Grynberg !

Kol hakavod, behatsla'ha et toda raba, Noemie !!!

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Date de dernière mise à jour : 15/10/2013

×