Reprise des revendications sociales - Comment en est-on arrivé là ?

Depuis des années, l’économie israélienne se targue de sa santé florissante, de sa croissance et de sa réussite. Pourtant, ses bons chiffres n’ont pas profité à tous. Au contraire, les retombées semblent concentrées dans les mains de quelques magnas, pendant que le reste de la population gronde. Comment dans sa reconversion économique, Israël a-t-il basculé d’un extrême à l’autre, passant du modèle égalitaire au modèle ultralibéral ?

Aujourd’hui beaucoup se posent la question : qu’est donc advenu du modèle socialiste sur lequel a été fondé l'Etat juif ? En quelques décennies, l’évolution du système économique a glissé du collectivisme à la dérégulation, emportant la justice sociale sur son passage. Conséquences : flambée du logement, de l’alimentation, de l’éducation, de la santé, de l’énergie, des transports. Est-ce le prix à payer pour le décollage économique et l’entrée d’Israël dans la cour de l’OCDE ? Pas forcément.

L’économie socialiste du début s’est fondée sur une logique de partage et de contrôle par la coopération, sur l’intervention de l’Etat notamment pour la fixation des prix, et sur les services publiques.
Quelques décades plus tard, abordant la mondialisation, Israël en bon élève, réunit les conditions préalables de sa modernisation : l’essor économique dépasse la poussée démographique, grâce à l’autosuffisance agricole entre autre. Cette étape décisive de la croissance s’auto-entretient par une forte hausse d’investissements massifs dans l'industrie. Cette inflexion majeure fixe le rythme de l’envolée. De plus, la mise en place d'institutions politiques et sociales favorables à l'expansion et du développement de secteurs moteurs dans l'industrie ont un effet d'entraînement significatif et répondent à une demande dynamique. Puis vient la maturité économique : le niveau de vie s'améliore sensiblement. Enfin, le processus aboutit à la consommation de masse comme étape ultime de la société. Israël poursuit son développement et devient un pays postindustriel grâce à l’innovation technologique, au clean-tech et au high-tech.
Israël rentre ainsi progressivement dans un capitalisme radical caractérisé par : le pouvoir des actionnaires, l'accumulation du capital, la limitation du rôle de l'Etat en matière économique, sociale et juridique, l'ouverture de nouvelles activités à la loi du marché et la dérégulation de ce dernier. Ce modèle certes proactif comporte cependant quelques risques : l’accroissement des inégalités sociales et de la précarité. La crise financière de 2008 a montré que le marché ne peut fonctionner de manière optimale sans un minimum de règles, ni sans encadrement social. La question reste la bonne articulation entre libéralisme et régulation.

En 2011, paradoxalement, alors que la santé macroéconomique israélienne se porte bien (diminution des déficits publics, faiblesse du manif.jpgchômage, force du shekel, maintien de la croissance, importance des investissements étrangers, record de l’excédent commercial), la population va mal car seuls les grands groupes bénéficient des fruits du dynamisme économique. Un large mouvement de contestation populaire nait de la hausse des prix de l'immobilier, puis du pain (10%), de l’essence (13%), de l’eau (134%), des transports et des impôts indirects tandis que les salaires stagnent en dessous du niveau de ceux de l’OCDE. Une crise sociale se déclenche, une sorte de ras-le-bol général. Pour la jeunesse israélienne, étudiants et classe moyenne, pilier de la société libérale, le prix à payer pour une économie florissante est trop fort. La colère tonne.
A l’appel de ces ‘’indignés’’, plusieurs centaines de milliers d'Israéliens se rassemblent pour dénoncer la vie chère, l’augmentation de la pauvreté, les inégalités sociales et le creusement des disparités. Ils accusent les politiques de favoriser l’oligarchie par laquelle l’économie reste entre les mains de quelques familles dominantes. Cette argyrocratie devient une source informelle de pouvoir, influente et puissante de par son poids financier. Par là, les Israéliens sentent que la démocratie leur échappe, que les centres de décision se déplacent du politique au financier. Ils veulent reprendre de la voix, se faire entendre du gouvernement qui s’occupe davantage des performances macroéconomiques du pays que des besoins de sa population. Les contestataires désavouent dans la foulée le budget de l’armée qui engloutit 6% du Pib et celui des religieux qui bénéficient de millions de shekels alors que le social, l’éducation et la santé manquent de financement. Les manifestants exigent par conséquent plus de justice sociale et un retour aux valeurs pionnières du pays.
La Commission Trajtenberg, nommée par Benyamin Netanyahou, se charge d’évaluer les revendications publiques. Ses conclusions débouchent sur des recommandations : allégement du fardeau fiscal, hausse des impôts sur les hauts salaires, accroissement de la concurrence, réduction des prix des logements, restructuration du secteur public, baisse de la TVA sur les produits de base, refonte du système des retraites et de l’assurance maladie. Or ces mesures sont été jugées insuffisantes par une majorité d'Israéliens.
En mai 2012, soit un an après la première vague de manifestation sociale, la nouvelle coalition parlementaire entend poursuivre les réformes dans : l’énergie (électricité et gaz), la construction (logement public) et l’industrie (séparation banque-entreprise). Elle devrait réduire la concentration et le poids des monopoles dans l’économie israélienne, diminuer la bureaucratie, mieux répartir les ressources nationales, renforcer la concurrence et l’application du droit du travail, restreindre les écarts sociaux.
Malheureusement, les manifestations pour dénoncer la faiblesse des salaires et réclamer une meilleure instruction s’essoufflent. Pourtant, les revendications populaires exigent des changements de fond.


Noémie Grynberg / Israel Magazine 2012

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Date de dernière mise à jour : 13/08/2012

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