Réfugiés Irakiens en Syrie : une crise humanitaire oubliée

Depuis 2003, année de l’intervention militaire américaine en Irak, la Syrie est rapidement devenue une destination privilégiée pour les réfugiés irakiens. La proximité géographique, l’accès facilité aux services publics d’éducation et de santé pour les soins courants, le faible coût de la vie ainsi que la politique de frontière ouverte menée par le gouvernement Assad sont autant de facteurs qui ont encouragé les départs vers ce pays voisin. En effet, conformément à l’idéologie panarabe du régime de Damas, les Irakiens, en tant que citoyens arabes, ont été accueillis sans visa d’entrée jusqu’en septembre 2007, date à laquelle des restrictions sont entrées en vigueur afin de limiter le flux continu d’arrivées sur le sol syrien.

Six mois après le début de la guerre irako-américaine, l'émigration de masse, majoritairement venant de Bagdad ou du centre de l’Irak, afflue vers la Syrie limitrophe, se dispersant dans toutes les villes du pays. Aucun camp de réfugiés n’est construit à son intention. Les banlieues de Damas enflent rapidement : les chrétiens d’Irak, victimes de violence dans leur pays, se rassemblent à Jaramana, les réfugiés chiites se regroupent dans le quartier de Saida Zeinab où ils ont une mosquée, et les Sunnites à Qudsia.
Au fur et à mesure de l’enlisement de la guerre, l’émigration irakienne en Syrie grossit considérablement. Si bien que le Haut Commissariat aux Réfugiés intervient. Il est vite débordé, d'autant plus qu'il est la seule entité internationale caritative autorisée en Syrie. En effet, les ONG y sont interdites.
Face à ce drame humanitaire, en 2007, l'Union Européenne décide d’octroyant une subvention de six millions d'euros d’aide aux réfugiés irakiens en Syrie.
Dans le même temps, devant l’afflux incessant d’expatriés, Damas durcit ses lois. Il est désormais interdit aux Irakiens de se réfugier en Syrie sans visa. Les nouveaux émigrés doivent repasser en Irak tous les trois mois, puis revenir en Syrie où leur permis est renouvelé. De plus, les exilés ne peuvent plus travailler, ni être propriétaires. Pourtant, beaucoup de familles irakiennes se réfugient illégalement en Syrie, les frontières syro-irakiennes étant situées en plein désert et donc très perméables.
Pour aider Damas à gérer ce débordement, entre 2008 et 2010, l’Union Européenne lui verse encore une rallonge de 110 millions d’euros.
Pourtant, la situation empire. En 2009, selon le Programme Alimentaire Mondial, les exilés irakiens de Syrie revendent une partie de leurs rations alimentaires pour payer leur loyer ou couvrir leurs dépenses.

Une crise sociale qui s’étend
En Syrie, les Irakiens ne bénéficient d'aucun régime spécial et sont considérés comme des étrangers résidants temporairement dans leur pays d'accueil. Sans permis de travail, nombre d'entre eux intègrent le marché informel. Les modalités d'accueil inscrivent donc les réfugiés dans une précarité de fait. Certaines familles traumatisées n'osent demander l'assistance de personne et se trouvent démunies de presque tout.
Sans statistique officielles, il s’avère difficile de chiffrer le nombre exact de réfugiés irakiens en Syrie. Suivant les sources, il y en aurait jusqu’à 3 ou 4 millions, dans un pays qui compte 20 millions d'habitants. Une telle situation crée des difficultés économiques et sociales et menace l'équilibre démographique de la Syrie. En effet, cet afflux massif de réfugiés provoque de graves tensions sur un marché de l’emploi déjà exigu. Les Irakiens appartenant souvent aux classes supérieures, se retrouvent en concurrence directe  avec les diplômés syriens. Alors pour survivre, les exilés acceptent des salaires bien plus bas.
De plus, la friction sociale prend un tour confessionnel : bien que les musulmans représentent environ 80% des réfugiés, la plupart d’entre eux sont sunnites alors que le régime syrien est tenu par des alaouites (branche du chiisme). De leur côté, les chrétiens représentent 18,5% de la population exilée en Syrie, ce qui a redynamisé les églises de Damas. Mais ils vivent dans la pauvreté et leur condition d’existence reste précaire.
Enfin, autre aspect préoccupant : la prostitution des Irakiennes en Syrie où désormais, les réseaux de proxénétisme prospèrent. En effet, la guerre a bouleversé la société irakienne et comme toujours, les femmes payent le prix fort. Pour subsister et faire survivre les leurs, les jeunes Irakiennes, sans compétences professionnelles, vendent leur corps ou sont victimes de la traite, même au sein de leur propre famille, ce qui équivaut pour elles à une mort sociale. Elles sont rejetées par leurs proches et par la société ultraconservatrice.
Pourtant, une loi interdit dorénavant aux femmes de moins de trente-cinq ans d’entrer en Syrie sans être accompagnée d'un homme de sa famille. Mais ce sont souvent les pères ou les frères qui poussent les jeunes femmes à se prostituer. Effectivement, beaucoup d’Irakiens traitent les membres féminins de leur famille, parfois dès leur puberté, comme des marchandises pour les marchés du sexe et du mariage arrangé. Dans les night clubs de Damas, on peut ainsi s'offrir des enfants de douze ans. Et ce sont les services de renseignements syriens qui veillent eux-mêmes sur ces lieux glauques que fréquentent des clients de tout le Proche-Orient. Néanmoins, le sujet de la prostitution des Irakiennes, doubles victimes de la guerre, reste totalement tabou en Syrie bien qu’elle prenne toujours plus d'ampleur.

Nonobstant, Damas a su cyniquement exploiter le drame humanitaire des réfugiés irakiens pour tenter de briser son isolation diplomatique, étendre son réseau d’influence dans le monde arabe, attirer l’aide internationale et ainsi permettre le développement de l’économie et de la société syrienne. Mais les visées géopolitiques du Président Assad pour redorer son blason aux yeux des nations ont été battues en brèche dernièrement dans le bain de sang qui accompagne aujourd’hui la révolte démocratique syrienne. La tyrannie du pouvoir en place à Damas a rappelé au monde son vrai visage.


Noémie Grynberg / Israel Magazine 2011

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