Intelligence émotionnelle : nouvelle clé du succès ou dernière invention psy ?

Dans le débat qui renvoie dos à dos partisans et opposants de l'intelligence émotionnelle, Joelle Guedj, psychologue et psychothérapeute, donne son sentiment.QE.jpg

Où en est aujourd’hui la recherche scientifique sur l’intelligence émotionnelle ?
Joelle Guedj : Au même point que dans les années 1990. La recherche sur ce sujet n’est pas étayée par les études sur le cerveau. La science n’a toujours pas découvert de lésion spécifique pour certaines pathologies. Il n’y a pas d’avancée au niveau de la connaissance cérébrale et neuronale concernant les aptitudes affectives. De plus, les études restent orientées par les laboratoires pharmaceutiques, notamment en psychiatrie.

Peut-on considérer malgré tout cette question de façon vraiment sérieuse ?
Joelle Guedj : Oui concernant l’étude sur les postures, les comportements. A l’origine, la notion d’intelligence émotionnelle se montrait intéressante car son but initial était de ne pas mesurer que le QI. Mais comme ce dernier, elle a dérivé et aboutit à toutes une pléiade de stages valorisant le contrôle des émotions, notamment dans le monde du travail. Le mot ‘’intelligence’’ joue en réalité sur le concept et démontre l’aspect arbitraire du QI. Aujourd’hui, le champ du quotient émotionnel se révèle un marché juteux, surtout pour le coaching et tous les centres de formation en développement personnel. Il faut donc demeurer prudent car, si au départ l’intelligence émotionnelle représentait une approche important de la personnalité, de nos jours son utilisation peut s’avérer dangereuse. Je la critique donc pour l’aspect abstrait qu’elle donne du caractère.

Les tests de quotient émotionnel sont-ils véritablement fiables ?
Joelle Guedj : Dans la même proportion que ceux portant sur le QI. Encore faut-il les remettre à leur juste place. L’émotion est-elle seulement mesurable ? Je reste sceptique sur ces tests et leur fonction, repris par les entreprises. Surtout, ils stigmatisent car aucun ne peut évaluer l’ensemble de la personnalité, notamment les capacités mnésiques. C’est pourquoi, ces évaluations ne diagnostiquent en fait pas l’intelligence mais les aptitudes.

L’intelligence émotionnelle est-elle unisexe ?
Joelle Guedj : Les recherches ne se montrent pas assez précises sur les zones cérébrales distinctes et leur utilisation. On repère des différences mais encore une fois, elles dépendent de leur emploi, suivant une situation donnée.

N’existe-t-il pas de risque de dérive à pré-évaluer des individus sur leurs capacités émotionnelles ?
Joelle Guedj : Bien entendu car cette vision évacue la perfectibilité, réduit l’impact de l’expérience et de l’histoire personnelle. L’intelligence émotionnelle enlève tout le champ de l’inconscient. Son approche a été galvaudée tout comme celle de la psychanalyse. Pourtant, les tests continuent d’être utilisés pour le recrutement, à l’université. Ainsi, le développement des aptitudes émotionnelles devient une science humaine sensée rendre l’individu performant, rentable, docile, parfait. Ce besoin de cerner la personne reflète notre société à la recherche de la perfection et du contrôle de soi. Or cette course au record pousse à la déprime, à la dépréciation. Et les plus touchées par cet effet, comme souvent, demeurent les femmes.

Ne s’agit-il pas d’une sorte de darwinisme social ?
Joelle Guedj : Oui. Il y a là une optique élitiste bien qu’à la base, la recherche sur l’intelligence émotionnelle était sensée transcender les classes socioéconomiques et les catégories professionnelles.

L’intelligence émotionnelle ne risque-t-elle pas de déboucher sur un genre d’« émotionnellement correct » ?
Joelle Guedj : C’est en fait le but recherché puisqu’il s’agit de « contrôler ». Cela mène au courant sociétal mondial de l’aseptisation, fondé sur l’habilité mentale. Néanmoins, l’intelligence émotionnelle reste un des éclairages sur l’humain.

Cette notion s’avère-t-elle refléter davantage la culture anglo-saxonne ?
Joelle Guedj : En effet, elle est apparue aux Etats-Unis mais actuellement, elle s’étend bien au-delà de ses frontières, comme en France ou plus nettement encore en Israël.

Pourquoi parler de coaching en intelligence émotionnelle alors qu’il n’en existe pas en intelligence classique ?
Joelle Guedj : Parce que l’approche behavioriste sur le conditionnement de la personne intègre la notion de « perfectible » contrairement au QI. L’intelligence émotionnelle fonctionne sur le registre du « il faut », « on peut faire ». Pourtant, ces recettes ne paraissent pas adaptées à l’ensemble des personnalités. Elles schématisent trop. De plus, l’aspect juteux dont j’ai parlé plus haut, encourage cette tendance.

Intelligence émotionnelle et développement personnel sont-ils étroitement liés ?
Joelle Guedj : Oui. Le développement personnel englobe la vie dans son ensemble. Le coaching sert à façonner l’intelligence émotionnelle qui s’appuie sur une pseudo-théorie scientifique.

L’intelligence émotionnelle ne fait-elle pas partie d’un mouvement à la mode associé aux médecines non conventionnelles comme la sophrologie, le reyki, la pensée positive, etc. ?
Joelle Guedj : Effectivement, il s’agit du même courant auquel adhèrent les entreprises. C’est un effet de mode qui peut passer ou durer.

Comment convaincre les sceptiques ?
Joelle Guedj : En sachant qu’il est question de manipulation, de marketing utilisant le « scientifiquement prouvé ». Pour moi, cela reste rédhibitoire car cette démarche enlève la particularité (culture, physique, ethnie, etc.) de la personnalité. L’intelligence émotionnelle tente de cadrer l’individu. C’est pourquoi je m’inscris en faux.

Finalement, l’intelligence émotionnelle n’est-elle pas tout simplement de la psychologie appliquée ou comportementale ?
Joelle Guedj : Absolument, oui. Avec une dimension intéressante de perfectibilité, bien qu’elle ne puisse expliquer un tempérament dans son entièreté.


Propos recueillis par Noémie Grynberg 2013

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Date de dernière mise à jour : 17/03/2013

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