Manitou, le rassembleur des égarés
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Par Noémie Grynberg pour Guysen Israël News
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Dimanche 24 décembre 2006 à 19:24
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A
l’occasion des dix ans de la disparition du Rav Léon Ashkénazi, jeudi 21
décembre, l’Université Bar Ilan organisait, en collaboration avec la faculté
de philosophie et le "Centre du Judaïsme Sépharade pour la société, la culture
et l’éducation", un colloque à sa mémoire intitulé : "Le secret de l’hébraïsme
: kabbale, philosophie et éducation".
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Cette
journée d’étude a rassemblé près de 500 personnes, dont beaucoup de ses anciens
élèves et disciples, venus écouter les enseignements du "Maître", et pour
faire plus ample connaissance avec la personnalité si particulière de Manitou.
37 personnalités du monde académique étaient présentes pour animer
les différentes sessions dédiées à la pensée et à l’œuvre de Manitou dans
son ensemble : professeurs d’université, chercheurs, rabbins. Tous ont tenté
de cerner un aspect de l’œuvre du Rav Léon Ashkénazi, de ce génie de l’humain
et de l’homme juif en particulier. Parmi les intervenants, on peut citer
Shmuel Trigano, Marc-Alain Ouaknine, le sociologue Erik Cohen ou encore l’historien
Yossef Sharvit, initiateur du colloque.
Manitou, homme d’exception, c’est d’abord le parcours de la "Galout" à la
renaissance hébraïque. On est encore loin d’apprécier à sa juste valeur,
dix ans après sa disparition, la portée incommensurable de sa pensée. La
figure de Manitou est multiple : leader éducatif et spirituel, amoureux des
textes et de la langue hébraïques. Ce qui définit plus particulièrement Manitou,
c’est son sens de l’humour unique, révélant esprit et réflexion profonde,
instaurant une distanciation à la fois entre sa condition d’homme mortel
et son rôle intemporel de rabbin.
Certains, non sans malice, ont interprété son totem en "Manie tout". Manitou
était avant tout un "EI", un éclaireur israélite. C’est au sein de ce mouvement
de jeunesse qu’il a hérité de son nom de totem qui retranscrit bien sa nature
de meneur d’hommes, de guide spirituel, de chef. Manitou voyait dans les
"EI" l’expression d’un pluralisme juif (orthodoxe, sioniste, libéral), d’un
modèle pour les futures générations à reconstruire après le désastre de la
Shoah en Europe.
Manitou se définissait lui-même comme "un juif redevenu Hébreu". Tel était
son engagement : redonner une identité hébraïque au Juif revenant d’exil
sur sa terre, un des grands messages de son enseignement.
Léon Ashkénazi était non seulement un enseignant, un interprète de la Tora,
un talmudiste mais aussi un « passeur » du message biblique à travers ses
diverses dimensions, un kabbaliste, un psychologue, un philosophe, un pédagogue,
un visionnaire. Il se voulait un éveilleur d’esprit. Ayant étudié, au-delà
de la simple tradition juive, la philosophie, la sociologie, les lettres,
l’anthropologie et même l’ethnologie, en un mot les sciences humaines et
sociales, sa pensée en a gardé de profondes références, venant éclairer d’un
angle nouveau la connaissance ancestrale de ses pères. Loin de rejeter les
matières profanes, Manitou s’en est servi pour approfondir et appuyer sa
réflexion juive.
Plus qu’un simple rabbin ou précepteur, Manitou était d’une curiosité intellectuelle
sans borne et d’une connaissance éclectique. Son absence laisse encore un
grand vide dans le monde de la pensée juive moderne.
Son combat était pour un judaïsme orthodoxe moderne et éclairé, ancré dans
la réalité du monde et du présent. Il souhaitait des Juifs actifs dans la
société civile, la pratique des mitsvot dans la vie quotidienne, dans les
actes de tous les jours, dans le vrai rapport aux autres. Manitou était pour
l’action dans la sphère collective et nationale, qui forme la nouvelle identité
juive en Israël.
Héritier du renouveau de la pensée juive émanant de l’école de Paris, Manitou
a principalement enseigné en français. Homme de l’oral, il n’a que très peu
écrit, mais il a laissé derrière lui des milliers d’heures de cours enregistrées
que ses disciples se chargent actuellement de retranscrire et de publier.
Il aura fallu une décennie après sa disparition pour que son enseignement
pénètre enfin les cercles israéliens et les universités.
L’école de Paris On ne peut comprendre Manitou sans aborder ce
que représente l’école de Paris. Contrairement à l’école allemande de pensée
prônant la symbiose universaliste, l’école de Paris apparue au début de XXème
siècle avec des penseurs comme Emmanuel Levinas, réintroduit la dimension
intellectuelle du judaïsme. L’école de Paris considère le judaïsme comme
une pensée à part entière ; le fait juif y trouve une nouvelle définition
: une tradition composée de notions claires et d’idéal contre la doctrine.
L’identité juive devient sujet d’étude. L’ensemble de cette attitude mène
la pensée juive française à une créativité intellectuelle qui invente des
questions et une pensée universelle. L’école de Paris voit également au travers
du judaïsme une philosophie de l’histoire. Manitou va plus loin : pour lui,
dieu est "in chronique" (dans le temps).
La pensée de Manitou
Le Rav Ashkénazi est l’artisan d’une réconciliation entre judaïsme d’Orient et d’Occident, entre Tora et science.
Disciple de l’école de Paris et de la renaissance de la pensée juive, Manitou
insiste sur le caractère éternel du peuple d’Israël et sur sa capacité à
vivre la modernité. Manitou proposait une synthèse entre les sciences juives
d’érudition pratiquées dans les universités (philologie, ethnographie) et
l’étude talmudique traditionnelle, synthèse qu’il appelait "la réunification
des forces". Ainsi, le maître ne se privait pas d’allier sources juives et
exégèses modernes pour dispenser son enseignement original et riche, véritable
reformulation en langage contemporain de haut niveau des textes les plus
anciens de la tradition. Il a retissé le lien entre judaïsme et esprit universitaire.
Le Rav Léon Ashkénazi prônait une philosophie du dialogue basée sur la dialectique
et la logique des oppositions : la dialogique du messianisme. Israël, porteur
de liberté car être en devenir, s’oppose au déterminisme d’Essav, être achevé.
Dans sa recherche comparée entre les cultures, Manitou s’est attaché à confronter
prophétie et mythologie, hassidisme et psychologie, spiritualité et matérialité,
culture et morale, sujet et objet. Il a ainsi cherché à expliquer la faillite
de la morale dans toutes les grandes civilisations.
Une des dimensions principales de l’enseignement de Manitou repose aussi
et surtout sur le sionisme comme la première étape de la délivrance. Le sionisme
devient un fait concret et politique, une réalisation de la promesse divine.
Manitou insistera aussi sur le triptyque de l’identité juive originelle :
un peuple (Abraham), une terre (David), une Tora (Moise). L’unité fait le
sacré.
Manitou était également un traducteur, sur le mode midrashique, c’est-à-dire
une traduction adaptée selon les époques. Il a redéfini une terminologie
dépoussiérée du contexte chrétien de la "Galout" pour les termes hébreux
en français moderne.
L’œuvre du Rav Léon Ashkénazi est immense. Il serait vain de tenter de la
résumer en quelques phrases. Dans tout son enseignement, Manitou a risqué
de briser les carcans pour mieux respecter ensuite la tradition. Révolutionnaire
dans sa démarche, il a ouvert le monde de la pensée juive à de vastes horizons.
Sa pensée éclairante et éclairée reste un guide vers la profondeur toujours
renouvelée des sources juives. Sa lumière savante, éclectique, curieuse de
tout, tournée vers l’extérieur et vers l’autre sans se couper de soi-même
et de ses racines, aura apporté une richesse formidable à l’élite spirituelle
religieuse orthodoxe d’aujourd’hui.
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